Mon quartier est fièrement populaire, se rafistole et rêve de devenir Chic un jour. Mon quartier est si convenablement délabré, multiracial, convivial aussi, nonchalant -- Multi-Tout en fait où l'opéra et le rap se mélangent sortant impudiquement de ses fenêtres ouvertes; je l'aime, mon quartier comme j'aime la puissance de son nom: Bastide.
En buvant mon café matinal dans mon petit loggia, j'entends une interminable plainte monter des arbres en bas. La litanie d'une voix triste et monotone me traverse d'abord et continue son trajet et traverse les appartements -- se répand sans doute dans la rue sous nos fenêtres, me rappelant un cauchemar.
Une nuit la porte de la chambre s'ouvre. Je vois une toute petite vieille trébuchante qui se rapproche du lit. Elle porte un tissu blanc couvrant ses pieds et cachant sa tête; blanc aussi le lin du bébé emmailloté dans ses bras. Tendrement elle pose le bébé contre ma joue sur l'oreiller, elle est une plume qui passe de l'autre côté de mon corps figé et elle s'agenouille en serrant sa poitrine cette fois et elle se penche et elle se cogne la tête sur les draps de mon lit se berçant doucement avec son propre chant monotone presque sourd de douleur ...
Me croyant réveillée, je sais que c'est un bébé mort qu'elle pleure avec tant de chagrin pour que je sache. Mais quoi? Je ne sais pas comment l'aider, je ne peux pas l'aider, je suis figée au contact de ce petit corps froid contre ma joue, je suis glacée par son chant. Je tente en vain d'ouvrir ma bouche, pour lui parler, lui consoler, me détourner aussi, de crier au secours pour réveiller le corps inerte d'un mari qui dort -- pour moi l'interminable lutte contre la peur s'en suit.
Réveil enfin et libérée je cours sur le petit balcon de la chambre chercher un peu d'air, me rassurer. La dôme dorée de l'église copte est toujours là et je la regarde briller sous une lune apaisante.
Jérusalem? construite et reconstruite couche par couche par des fils et des filles du monde entier, je pense, sans cesse détruite aussi comme une mariée trop convoitée juste bonne à se faire malmener. Chaque fois ses souvenirs sont enfouis dans ses profondeurs pour se faire reconstruire avec des ruines laissées par des sièges vécues des siècles passés; ses murs ont vu des larmes, ses pierres sont toutes tachées de sang, mais ce n'est que la beauté que l'on chante d'une ville où tous se brûlent au fer rouge de l'amour ou de la haine ou se font brûler en y croyant.
Jérusalem, déguisée en vieille grand-mère voûtée?
A-t-elle pleuré sa vraie vie le temps de mon cauchemar?
Soudaine triste et inquiète, l'incessante plainte qui monte des arbres me glace. Je l'ai déjà entendu dans un cauchemar à Jérusalem.
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