Applaudie par les badauds, une jument danse
la sueur coule des flancs creux et striés
pour faire des tâches sombres dans la poussière
et chaque fois elle est obligée de recommencer,
jusqu'à l'épuisement d'un repos forcé?
La cravache est maniée sans merci.
Je l'achète, sans sourciller,
elle sera l'alibi de mes absences.
Pour en finir avec les cafés du matin et
les thés de cinq heures aux bavardages futiles
et les parties de bridge silencieuses l'après-midi.
Enfin vivre des jours heureux et galoper
juste elle et moi, selon nos envies.
Le lendemain, d'un village pas loin
le tamtam d'un tambour nous parvient
des chocs nerveux traversent ses flancs
et en tremblant ses muscles durcissent
elle se prépare...
Raqasa?
mais Raqasa déjà danse d'un rythme effréné
Nerveuse et effrayée elle s'exécute
la bouche trop dure pour l'arrêter,
ses flancs sont en sueur.
Je fais avec elle ses pas de danse de chaque figureet je vis avec elle le désespoir des supplices vécues
pour tournoyer et tournoyer et tournoyer à deux.
Pétrifiée mes bras entourent son cou et mes mains
cherchent sa crinière -- quand elle lève ses sabots vers le haut
pour les poser dans l'herbe et recommencer
et accélerer ses pas de danse et tournoyer
elle ne tiendra pas longtemps,
la cravache est absente,
je n’ai que sa fatigue comme alliée.
Chaque jour nos têtes en vacances
les champs aux fleurs rouges nous attendent,
pour oublier son passé douloureux
et pour oublier mon présent absurde:
une guerre à l’horizon, le trafique de l'opium,
la danse sans cesse des hélicoptères
et les brancards posés sur le tarmac
- à la hâte récupérés -
sous le sifflement des hélices;
et les villages traversés où des hommes
du pays sont mollement allongés
sur des bancs, pipe à la main,
des visages de plomb, le regard vide.
La nuit nous nous divertissons
aux cocktails ronronnants, dans des villas
clinquants entourés de barbelés
pour notre sécurité, soi-disant.
Ses plaies sont guéries, ses flancs sont brillants
et son passé douloureux s'efface lentement.
Attentive et fière, la jument aux yeux de miel,
en toute souplesse, se laisse guider par mes genoux.
Le jour est venu qu'en témoin silencieux,
étonnée
je regarde Raqasa ... danser,
danser, délicatement...
Elle danse toute seule pour son plaisir à elle,
ses sabots cherchent et trouvent des pas pour un éphémère ballet:
Et je sais que pour elle les tambours se sont tus, elle
ne les écoutera plus, Raqasa danse...
à l'aube et dans le silence.